Le calvaire d'Emile
Un soir d'été encore baigné de lumière et d'une douce chaleur, Émile, poète entre tous, traînait sa tranquillité sur les chemins de campagne.
Voilà dix ans qu'il avait installé sa vie et son cœur dans une ancienne maison perdue, là où les étangs du Boischaut résonnaient des cris des grenouilles monstrueuses et offraient l'élégance des hérons cendrés.
Chaque soir, il enfourchait la vieille bicyclette trouvée dans ce que l'ancien propriétaire avait laissé dans une grangette envahie de ronces, accolée à la petite maison, et il partait en promenade.
Émile avait découvert tout un tas d'utilités entassées, un trésor de bric et de broc !
Faux et fourches côtoyaient une cuisinière, noire du temps passé et des fournées de bois dévoré par les flammes cuisantes.
Buffet et garde-manger s'encombraient de sacs de toiles contenant encore quelques noix brunes et légères.
Émile avait été charmé par ces traces de vie campagnarde. Lui, le citadin lassé des bruits de la rue et des réveils nocturnes au son mécanique de l'ascenseur, avait quitté son appartement presque luxueux de la rue du Moulin des Prés pour son paradis tant de fois imaginé.
Paris était loin pour lui maintenant, dans sa mémoire et dans sa vie…
Il avait troqué le confort et sa porte blindée pour une masure ouverte sur les chants d'oiseaux et la broussaille berrichonne.
Ce soir là, dans sa promenade, Émile fit une pause près d'un calvaire, enfoui dans les hautes herbes, les ronces et la mousse, posé sans évidence à la croisée des chemins menant à Scoury, à l'ancienne chapelle, disparue depuis une éternité mais encore nommée, et vers le village de Ciron sans y aboutir.
Il posa sa bicyclette au sol et s'assit, adossé à la croix de pierre rayonnant de la chaleur de l'après-midi et qu'il avait débarrassée d'une part de la végétation la faisant disparaître aux regards des passants.
Les yeux dans le bleu du ciel, sans pensées, il humait l'odeur des feuilles et de sa liberté.
Paisible, heureux, il s'endormit, caressé de la brise vespérale.
Quiconque, passant par là, aurait pu contempler le sourire béat de l'homme serein jusque dans les songes…
La nuit tomba.
Émile dormait sous la lune pleine dans son aura.
Un moment plus tard, il glissa doucement sur le côté de la croix et se trouva allongé dans l'herbe encoquelicotée, la pierre du calvaire le couvrant de son ombre.
C'était l'image du bonheur sous les étoiles !
Quand le clocher lointain envoya douze tintements qui arrivèrent assourdis au calvaire, Émile crut les entendre dans un rêve et ouvrit les yeux.
Il se tourna et étendit les bras à l'image de la vieille croix moussue.
"Quelle paix !" souffla-t-il en s'étirant comme un chat, puis son regard fut attiré par une lueur apparue entre les herbes folles dansant sous les rayons de l'astre des ténèbres qui veillait sur le monde.
"Un feu-follet" pensa-t-il en se rasseyant.
Émile n'en revenait pas de la beauté de cette campagne mêlée d'étangs, de haies, et d'ormeaux et de genêts.
Il songea un instant à rester là jusqu'au matin mais se décida finalement à rejoindre sa maisonnette.
Il ne fit que le décider, ce qui ne suffit pas à reprendre le chemin de Touvent près d'où l'attendaient son lit et le chat maître des lieux.
Émile tenta de se relever vainement, sa main qui devait l'aider en s'appuyant sur la pierre du calvaire avait perdu toutes forces !
Ses bras inertes pendaient le long de son corps comme les pans d'une écharpe…
Émile essaya à nouveau de se mettre debout à la seule force de ses jambes, mais celles-ci n'obéissaient pas davantage à sa volonté.
"Qu'est-ce qu'il se passe ?" grogna-t-il en s'agitant. "Quelle bestiole m'a piqué ?"
Émile s'affola et se mit à hurler, sachant pourtant bien qu'à cette heure personne ne l'entendrait, et le calvaire sous la mousse se fondait tant dans le décor champêtre que peu y prêtaient attention et connaissaient son existence même !
"Aidez-moi ! Ohé ! Quelqu'un !" tonna-t-il.
Le clocher de Ciron annonça qu'une heure était passée dans le nouveau matin, et Émile pleurait de peur…
"Je vais crever !"
Il s'effondra, les muscles de son dos l'abandonnant à leur tour.
"Mais ce n'est pas vrai…pas possible…pas possible…" il hoquetait ses mots, noyé dans ses larmes.
La nuit avançait, Émile ne pouvait que fixer le ciel et le haut de la croix.
Trois heures.
Il entendit la cloche du village et sentit un souffle glacial le parcourir.
C'est alors qu'il vit se pencher sur lui une femme sans âge, au teint plus pâle que la lune, entourée d'une brume lumineuse.
Émile se dit que la mort était au rendez-vous cette nuit…
Mais une voix ronde et douce émana du visage pourtant immobile :
"Tu ne vas pas mourir, Émile"
Épuisé, il souffla péniblement un appel à l'aide au visage laiteux.
"Je suis Résine, gardienne du calvaire, je ne suis pas là pour t'aider, tu as dormi chez moi, tu m'appartiens"
Émile crut délirer mais Résine insista et la voix était réelle : "Tu es à moi, mais je peux te rendre ta force si tu me réponds toujours"
Toujours.
Il ne comprenait pas, résolu à quitter le monde près d'une croix perdue dans la campagne, il ne réagit pas à ces mots.
Résine sembla s'effacer mais reprit vite sa netteté et s'approcha de lui.
Elle posa un baiser sur son front et…Émile sentit toute la glace du monde l'engloutir !
Il murmura sa peur et son incompréhension dans un frisson d'agonisant.
Quelques minutes passèrent dans l'immobilité des statues, puis il sentit ses membres reprendre vie par de petits picotements dans les bras et les jambes.
Il tendit une main vers Résine en riotant : "Je bouge !"
Émile pleurait encore, mais de rire cette fois !
Vite debout, il se trouva face à une géante, Résine dépassait le calvaire d'au moins un mètre !
Il la contempla.
Elle était vêtue d'un voile opaque et noir où brillait un cristal accroché sur son cœur, elle était d'une beauté étrange et infinie.
Émile, dont le rire s'était étouffé à la vue de l'immensité de Résine, ne put détacher son regard des yeux surnaturels.
Quelques mots sortirent de sa bouche sans véritable conscience : "Qui es-tu ? Suis-je fou ?"

S'il n'avait aucune croyance, il imaginait que la vie recélait une part inconnue qui pouvait surprendre.
Cet être tenait peut-être de l'humain autant que lui, mais le sentiment de toucher la magie du monde flottait dans son esprit…à moins qu'il n'eut perdu la raison…Émile n'éloigna pas cette possibilité et la trouva même rassurante !
"Ni mort, ni fou"
Elle posa une main sur l'épaule d'Émile pour le convaincre, ce qui fut fait.
La main pesait et contrairement au baiser, il émanait d'elle une douce chaleur.
Résine continua à parler, lentement : "Je suis et je serai toujours"
Émile écouta, toujours sans réagir en apparence.
La gardienne du calvaire lui dit encore qu'elle lui avait rendu ses forces pour un moment, mais que cela ne durerait qu'autant qu'il s'engagerait.
Elle détachait ses mots comme pour les graver dans l'esprit d'Émile.
"Chaque fois que je te nommerai, tu viendras près du calvaire. Un seul manquement et tu retrouveras l'immobilité, et sache que je ne suis pas patiente et que l'éternité existe"
Ses derniers mots intriguèrent Émile : "L'éternité ? Que veux-tu dire ?"
Résine lui annonça alors que sa vie n'aurait pas de fin, animé ou figé, et que c'était à lui d'imaginer ce que seraient ses jours tel une statue capable de compter les heures et voir l'astre diurne succéder à celui de la nuit indéfiniment.
Á la fois incrédule et dans la peur d'un avenir pétrifié, Émile osa provoquer la belle et son mystère :
"Serais-tu toute puissante ? Ta grandeur te rend-elle si sûre de maîtriser la vie, et Dieu lui-même peut-être aussi ?"
Résine ne s'agaça pas, elle lui rappela seulement que le Dieu auquel il ne croyait pas n'était peut-être pas de l'essence que lui prêtaient les hommes depuis toujours.
Il pencha la tête et sembla fixer le sol, encore envahi des sensations d'une mort imminente, et finit par céder à la croyance en la puissance de Résine.
Émile prononça sa promesse d'obéissance dans un souffle de dépit…
"Rentre chez toi, je t'appellerai dans sept jours de là. Tu es prévenu une fois et ne le seras plus. Où que tu sois, tu entendras ma voix et dans l'instant t'exécuteras, ou seras figé. N'oublie pas l'éternité !"
Les derniers mots de la gardienne du calvaire résonnèrent dans la nuit alors qu'elle avait déjà disparu.
Émile releva sa bicyclette et la fit rouler à côté de lui, préférant marcher jusqu'à sa maison, encore étourdi de ce qui venait de lui arriver.
Plus tard, il fut accueilli par le chat des lieux, son chat, cet insolent au pelage terne et la voix déchirante.
L'animal lui fit des ronds de jambe puis fila dans l'obscurité.
Émile entra chez lui.
Les yeux dans le vague, il alla dans sa chambre et se coucha sur l'édredon gonflant où il s'endormit immédiatement. Le jour pointait.
Dans l'après-midi, il se réveilla et resta allongé encore de longues minutes, les images de la nuit défilant dans ses yeux à peine ouverts.
La semaine qui suivit, Émile se sentit inondé de sérénité, bien qu'il ne dormit quasiment pas.
Voilà sept nuits qu'il avait rencontré Résine, quand il entendit sa voix douce le nommer. Lâchant alors son journal, il sortit précipitamment de chez lui, enfourcha sa bicyclette rouillée, et fut au calvaire avant minuit.
Assis sur la pierre, il attendit en explorant du regard la profondeur des ténèbres.
Rien ne se passa, personne ne vint, pas plus Résine que de feu-follet ou de lucioles.
D'ailleurs, il régnait une atmosphère étrange, un silence inhabituel, et le paysage ne renvoyait pas plus d'impression de vie qu'une image entre les pages d'un livre.
Il sembla à Émile qu'il s'était passé plusieurs heures depuis son arrivée au calvaire, mais aucun tintement ne vint lui confirmer. Ses propres mouvements, ses pas, étaient silencieux. Ses sens ne lui transmettaient rien.
S'impatientant, à plusieurs reprises il posa une main sur sa bicyclette, tenté de quitter les lieux, mais les mots de Résine lui revenaient sans cesse et sa crainte le fit renoncer chaque fois.
Ce n'est qu'un peu avant l'aube qu'il se décida à partir, pensant qu'il avait de toutes façons satisfait la gardienne du calvaire en étant venu.
Quelle ne fut pas son erreur !
Émile ne fit pas cent mètres qu'un vent infernal se leva subitement et l'aspira aussi facilement que s'il eut été un fétu de paille.
Il fut soulevé de terre, tournoya à une vitesse folle…et ce vent démoniaque finit par le plaquer sur la croix de pierre, les bras et le corps épousant sa forme, tel un crucifié.
Le tonnerre gronda sans éclair. Émile hurlait comme l'animal qu'on égorge, son cri se perdait dans l'immensité du ciel obscur et se fondit en larmes et prières à un Dieu à qui jamais il n'aurait pensé s'adresser.
"Dieu n'est rien dans ton histoire, c'est à moi que tu dois" Tonna Résine qui venait de se matérialiser devant lui.
"Je suis venu" gémit Émile dont l'ombre projetée par la lune se mêlait avec celle de la croix.
Résine fit éclater un rire terrifiant, transperçant l'espace, à faire trembler le sol, et dit :
"Tu n'as pas attendu, tu passeras ton éternité dans mon calvaire ! Tu étais resté des heures ici, tu devais m'attendre autant !"
Le cœur d'Émile était au paroxysme de la douleur !
Son visage se déforma dans un rictus de souffrance quand la croix de pierre l'assimila…
Il ne restait plus d'Émile que sa bicyclette près du calvaire.
Il était maintenant croix moussue, et pouvait toujours voir et entendre, sens devenus supplices pour l'éternité…
Alors qu'il cherchait des larmes qu'il ne possédait pourtant plus, Émile sentit tout à coup quelque chose le traverser…un être avait jailli du calvaire comme de lui !
Sidéré, il voyait un homme vêtu d'une biaude élimée, de pantalons larges retombant sur les genoux et serrés aux jambes dans des bandes de tissus.
Émile reconnaissait les vêtements d'un autre âge qu'il avait souvent vus sur d'anciens dessins retrouvés dans sa maison.
Un personnage de musée en somme, mais bien vivant et qui se mit face à la croix pour parler :
"Il était temps ! Merci à toi que je ne connais pas, c'est ton tour à présent, jusqu'au prochain !"
Puis, se retournant, l'homme lança : "Je te souhaite bonne patience !" et disparut dans la nuit.
L'espoir revint à Émile quand il comprit que le piège du calvaire pourrait se tendre pour un autre et le sauver.
Or, la croisée des chemins où il était pris ne voyait pas souvent passer le monde, et rares étaient ceux qui voyaient le calvaire et étaient tentés de s'endormir à la belle étoile à son pied !
Voilà vingt ans qu'Émile et la croix ne font qu'un…peu de chose dans l'éternité…tellement dans l'ignorance d'une fin possible au supplice…
Émile voudrait pouvoir attirer un promeneur et l'inciter à une sieste sous son regard, mais voir et entendre ne suffisent pas !
Cette histoire doit vous paraître bien étrange et peu crédible. Pourtant, elle m'a été contée par le plus vieil homme de la région, qui a connu Émile et peut situer toutes les croix, visibles et invisibles.
Il m'a affirmé que dans chaque calvaire vit un reclus, mais vous pouvez douter, n'hésitez pas alors à vous allonger près de l'un d'eux pour y dormir tout votre soûl !
Vous aurez peut-être l'occasion de satisfaire votre curiosité, et de délivrer une malheureuse ou un malheureux…
J'allais oublier de vous dire que le vieil homme, avec qui je converse parfois, s'appelle Ursin. Prénom rare n'est-ce pas ? Enfin, à notre époque, parce qu'à la sienne, beaucoup d'autres l'ont porté…
Tentés par l'expérience ?
© Texte protégé.
Article ajouté le 2008-05-29 , consulté 139 foisCommentaires
Nana le 15/06/2008 à 00:17:19
J'ai adoré ce récit. Il est tellement bien écrit et décrit, que j'ai "vu" le calvaire, la croix et Emile...
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