Arantelle et Marivole

Saviez-vous que l'eau pense et s'émeut ?


Une légende l'appuie, et quelque sage en sa montagne m'a narré une histoire,

il y a sept nuits de là, qui l'affirme.

 

La trame réelle, le sage humain, et la lune favorable, m'amènent à partager ce qui fut tu depuis éternité :

 


 Le ciel était d'azur, le soleil brûlant, et le jour se figeait dans l'instant, sans brise ni le plus petit battement d'ailes d'un verdier insolent ou d'une mésange égarée.

 

L'air pesait sur la nature et les gestes. Nul n'aurait tenté de gambades et les lézards incitaient à l'imitation.

 

C'était un jour, entre matin et soir. Une heure, entre lenteur et somnolence.

 

L'image saisie du décor était belle et la vie silencieuse, quand un cri, au loin, déchira la voûte céleste, semant le désordre et la confusion chez tout ce qui avait deux, quatre, ou six pattes et même davantage.

 

Le monde se mit alors à grouiller sur et sous la terre.
Les hurlements du ciel ne cessaient pas !


L'affolement gagna jusqu'au papillon cherchant sa chrysalide pour se cacher !

 

Il y eut deux pauses dans le fracas, deux longs soupirs dans la cacophonie du monde, et l'azur devint outremer…

 

L'astre diurne perdit la face.
Les nuées s'installèrent, sans combat, jetant au sol toute leur violence larmoyante.

 

La nuit vint et passa, sans paix, bouleversée.
Le silence n'existait plus !

 

Suivit l'aube et, douze pas de l'ombre nouvelle accomplis, deux gouttes d'eau jumelles et ultimes s'écrasèrent sur un pétale de Capucine…Elles roulèrent au cœur offert, aux creux des étamines.

 

La Capucine, douée d'esprit et de parole, comme chacun sait, murmura leurs baptêmes aux petites sphères incolores :


"Arantelle, tu es légère et suis le vent, accrochée aux rayons du soleil, transparente, le cœur délicat comme une dentelle, tu es un berceau"


"Marivole, tu es forte et vas contre le vent, écarlate, un sang bouillonnant comme le cœur de la terre, tu es un combat"

 

Sitôt les paroles de la Capucine prononcées, les deux gouttes se mêlèrent contre leur volonté pour n'en former qu'une, Perle transparente aux multiples reflets.


Les deux gouttes unies  posaient sous la lumière dont elles s'emplissaient d'éclats, Arantelle de chaleur et Marivole d'or.


Dans un balancement continuel de la fleur étalant son feuillage, un trésor de la vie était.
Mais, si Arantelle et Marivole se liaient, elles s'éloignaient sans cesse, se reconnaissaient, et se rejetaient encore.

 

Ces deux pleurs nés du ciel vivaient ensembles et séparés, disputant l'apparence qu'elles voulaient pour la Perle, double en son eau, qu'elles étaient devenues.

 

Marivole voulait imposer sa couleur, Arantelle forçait sa douceur.

Sous la même enveloppe brillante, que l'équilibre était difficile !
Quel vacarme dans la Perle d'eau !

 

Et la Perle roulait, roulait, balançait d'une étamine à l'autre…

 

La Capucine, en main protectrice, portait la danse de l'eau scindée et hésitante, mais sentant que le désaccord pourrait durer toujours, elle souffla un conseil à Marivole et Arantelle liées contre elles-mêmes :


"Trois jours durant, et les six heures qui suivront, observez-vous l'une, l'autre. Ne dites rien jusqu'au temps écoulé. Laissez ensuite parler vos cœurs, ensembles, et vos mots se croiser"

 

"Que cela changera-t-il ? Nous sommes une et n'arrivons pas à nous comprendre ! Pourquoi la nue nous a faites jumelles puisque nous ne nous ressemblons en rien ? Capucine, le sais-tu ?" répondit Marivole désespérée.

 

Aucune réponse ne vint de la Capucine…

 

"Qu'avons-nous à perdre ? La Capucine ne cherche qu'à nous apaiser, faisons ce qu'elle dit, et espérons, Marivole, pour qu'un jour nous vivions en communion !" dit Arantelle de la voix la plus douce jamais entendue sur terre.

 

La Capucine étira ses pétales, pour s'ouvrir davantage aux lueurs de la lune repoussant celles du jour. On eut dit qu'elle n'entendait plus, et s'enfonçait dans ses rêves…

 

Marivole avait peur, elle pensait se perdre en écoutant la Capucine, qu'Arantelle l'étoufferait et diluerait son éclat…

 

Arantelle, sans le dire, tremblait de même à l'idée de noyer sa chaleur dans les couleurs de Marivole, mais elle espérait et sa peur en était allégée.

 

Les trois jours et six heures qui suivirent, Marivole et Arantelle ne se quittèrent pas du regard.

Les yeux plongés dans le cœur de l'autre, entourées de silence, elles se lisaient dans les mots qu'elles ne prononçaient pas…

 

Marivole et Arantelle en oublièrent le temps et ses lenteurs.
Ce fut la Capucine qui les ramena à la réalité :


"Dites, jolies gouttes jumelles, dites vos désirs de l'instant !"

 

Une seule voix répondit, et nul n'aurait su dire si c'était celle de Marivole ou d'Arantelle :

 

"Nous sommes une. Je suis elle, et elle est moi. Nous ne sommes ni jumelles ni sœurs, nous sommes une Perle d'eau venue du ciel.
Marivole et Arantelle, Arantelle et Marivole, chacune le cœur et l'esprit, un tissage de couleur et chaleur, le berceau et le combat, nous sommes une seule, et ne savons que ça. Nul désir autre que de vivre ici ou là,  à répandre la Vie, seule raison d'être de toute Perle d'eau"

 

Un court silence entoura alors la Capucine et son feuillage, et la Perle de Marivole et Arantelle glissa au pied de la fleur, abreuvant ses racines…

 

 


Le sage en sa montagne m'a dit que cette histoire était celle de tout être, double et unique, se battant contre lui-même et ses peurs de disparaître…et qu'il n'y a, sans doute, pas assez de Capucines sous le soleil…

 

 

 

© Istina.Svaboda. Texte protégé.


Article ajouté le 2008-04-29 , consulté 392 fois

Commentaires


chrisart site : aquarelletvoyage.sliceblog.com | le 06/05/2008 à 11:45:37
Bonjour Istina !
Je reviens de la forêt "où dansent avec les loups " quelques lutins bleus.....Et je suis rentré dans ton jardins où dansent aussi les môts , comme les papillons ces fleurs qui volent!
A plus tard, car je reviendrai voir la fille de la steppe...
sara do le 02/05/2008 à 21:28:57
belle perle de pluie que voilà... en vie.

jolie ballade, merci !

sara do

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