Les lettres de la Lune
Dans un pays de forêts, aux couleurs d'émeraude et d'agate brune, perchée sur une colline,
une maison découpe le ciel, le toit caressé par les nuages.
C'est la maison aux volets dorés de Lutin Long et Lutin Rond et de leur Maman.
Dès que la nuit tombe, durant l'hiver, Lutin Long et Lutin Rond contemplent,
par la fenêtre, le ciel étoilé et la lune changeante.
Chaque soir, d'une seule voix, ils demandent à leur Maman pourquoi la lune n'est pas toujours ronde,
pourquoi elle disparaît parfois sans que les nuages ne la recouvrent.
-Maman, regarde la lune, elle est encore plus maigre qu'hier ! Pourquoi ?
La Maman des lutins sourit et doucement leur dit :
-La lune vit mes lutins ! Elle respire et le vent qui la gonfle comme une outre une nuit, la quitte par son souffle une autre nuit.
Lutin Long et Lutin Rond échangent alors un regard, il se disent qu'il y a autre chose sûrement, car la lune change aussi de couleur, et parfois, elle brille ou se fond dans un halo.
-Nous demanderons encore pourquoi la lune change !
L'hiver se passe en bonshommes de neige et regards vers le ciel, quand un matin, tôt,
avant que le jour inonde la forêt, les lutins entendent du bruit dans la maison :
c'est quelque chose qui tombe et frotte le plancher doucement.
Puis le silence revient, et le soleil pâle se lève enfin, et les lutins aussi.
Les cheveux aux reflets dorés, tout ébouriffés encore, ils courent vers la jolie table
à la nappe rouge comme les pommes d'amour.
Assis devant un grand bol de lait chaud, ils regardent, intrigués, leur maman
qui tire un grand sac dont la toile brillante semble être tissée des cheveux des lutins.
-Qu'y a-t-il dans ton grand sac Maman ?
-Ce sont les lettres de la Lune !
Mes lutins aidez moi, ce sac est lourd, je dois l'emporter dans le grenier!
Lutin Long et Lutin Rond, ravis de se montrer forts, poussent sur le sac jusqu'à l'escalier...
Marche après marche, ils poussent, tirent...
Leur Maman sourit devant tant de volonté.
"Ho hisse, ho hisse !"
Après de gros efforts, le sac ventru est au pied de l'échelle menant au grenier
où jamais les lutins n'ont mis les pieds, ni jeté un regard.
-Merci mes Lutins, je le monterai tout à l'heure, maintenant, retournez à votre lait
et à vos gâteaux, je vous rejoins dans quelques minutes !
Les lutins se demandent comment leur Maman pourra porter cet énorme sac jusque dans le grenier, c'est si lourd ! Et puis, que sont les lettres la lune ?
Quelques minutes plus tard, alors que les lutins terminent leur bol de lait et leurs gâteaux, Maman est de retour près d'eux.
-Que sont les lettres de la lune Maman ?
-Les lettres, mes poussins, ce sont des mots qui se sont cassés en tombant du ciel sur la lune.
Toutes les lettres sont en désordre, je vais leurs redonner leurs places, et remonterai le sac et les mots dedans.
-Tu vas réparer les mots pour les ranger dans le grenier ?
-Non, mes lutins, je vais les remonter sur la lune !
Dans le grenier est la table sur laquelle je recolle les lettres et répare les mots.
De plus en plus intrigués les lutins veulent tout savoir :
-Pourquoi le ciel envoie des mots à la lune ?
-Pourquoi ils se brisent ?
-Comment les lettres dans le grand sac arrivent dans leur maison de la colline ?
-Comment Maman les redonne à la lune ?
Tant de questions dans leurs yeux, malicieux et bleus comme un ciel de printemps, font sourire leur douce Maman.
Elle les entoure tendrement de ses bras et, assis chacun sur un de ses genoux, ils écoutent sagement émerveillés.
-Mes enfants, Lutin Long et Lutin Rond, il y a longtemps, la lune et le ciel
formaient un seul et même être merveilleux...
La lune était la tête inventant des saisons au gré de son humeur,
le ciel était le manteau couleurs changeantes.
Elle ne s'appelait pas Lune, il ne s'appelait pas Ciel, son nom était "Rêve"
et il passait sur la terre toutes les nuits, donnant des couleurs au sommeil des gens si heureux.
Á voir de si belles images, chaque fois différentes, ils s'endormaient en souriant !
Tout tournait rond alors sur la terre, le chemin de la vie était long.
Tous les enfants et les grandes personnes aimaient Rêve et attendaient chaque nuit avec bonheur...
Mais un jour, ou plutôt une nuit, Rêve qui passait sur la terre, comme à son habitude,
sentit quelque chose tirer sur son manteau.
Les pans de l'étoffe ne caressaient plus les visages et les cœurs.
Rêve ne pouvait glisser paisiblement.
"Quelle misère, un accroc à mon joli manteau !"
Rêve regardait l'énorme trou dans le tissu, qu'il avait mis cette nuit là aux couleurs du plus bel hiver, et il pleurait...
Rêve a pleuré longtemps, ses larmes ne voulaient pas s'arrêter !
Son chagrin était tellement grand qu'il en perdit la tête.
Sa toute ronde et brillante tête avait versé tant de larmes qu'elle s'était vidée de toute son eau
et était devenue légère, si légère qu'elle s'était envolée haut au-dessus des montagnes et des forêts, poussée par le vent.
Son manteau troué était retenu par plusieurs mains, celles de ceux qui avaient voulu garder Rêve pour eux seuls.
Tirant chacun de leur côté, ils avaient déchiré l'étoffe aux couleurs du plus bel hiver !
Tous les petits étaient bien malheureux, et les grands aussi.
Ils regardaient, tour à tour, vers les étoiles et sur le sol.
Rêve était mal en point !
Après tant de bonheur, quelques uns avaient permis qu'il ne passe plus sur la terre. Tout le monde était triste...
-Et les mots Maman ?
-Ecoutez encore mes lutins, d'autres nuits sont arrivées mais personne ne
voyait plus les belles images des saisons.
Il n'y avait qu'une grosse boule au-dessus des maisons et le manteau de Rêve, sur le sol, souvent piétiné.
Il ne servait plus à rien...
Mais, une nuit où le sommeil n'avait encore pris personne, des petits enfants sont sortis de leurs lits et ont couru vers leurs parents pour leur dire qu'ils avaient trouvé comment rendre à Rêve sa beauté, et son sourire !
-Il faut prendre un peu de nos cheveux pour recoudre le manteau de Rêve, puis,nous allons cueillir toutes les fleurs des champs et tresser une longue corde avec leurs tiges pour en faire une échelle, si haute, qu'elle dépassera les maisons et les montagnes, jusqu'à la tête de Rêve ! Nous pourrons aller lui coudre son manteau !"
Tous étaient d'accord, l'idée était bonne et les nuits devenus trop tristes.
Les cheveux des enfants furent vite coupés, et le manteau, délicatement réparé, brillait presque comme avant !
Une troupe de petits enfants aux mèches courtes, dispersée, ramassait les fleurs aux plus longues tiges, que tous se sont mis à tresser solidement.
Il a fallu un mois de travail pour que l'échelle, de tiges et de fleurs, soit enfin assez longue...
Alors, tous ensembles, les enfants, les papas, les mamans, les grand-papas et les grand-mamans, ont aidé à la dresser vers la tête, jaune et pâle, de Rêve qui donnait une timide lueur dans les nuages.

Enfin, le manteau pourrait reprendre sa place, mais il fallait choisir qui aurait la chance de grimper si haut,pour rendre à Rêve sa beauté, et son sourire !
Des tiges, des fleurs qui restaient, ont servi pour tirer à la courte paille...
C'est une petite fille toute brune qui tira la plus courte.
Chargée du manteau, soigneusement plié, la petite fille est montée, lentement pour ne pas risquer de laisser tomber son précieux fardeau.
Un minuscule sac était accroché à son cou par un cordon de pétales des fleurs, où une aiguille et deux mèches de cheveux fins d'enfants avaient été glissées.
-Elle a cousu le manteau et Rêve est revenu ? Et où sont les mots ?
-Voilà ce qui s'est passé, mes lutins :
Arrivée tout en haut de l'échelle, la petite fille avait pris un pan du manteau dans une main, l'aiguille et le cheveu le plus long et le plus fin dans l'autre.
Mais au moment de commencer son ouvrage le vent s'est levé !
Le souffle a gonflé le manteau comme une voile de bateau prêt au voyage.
La fillette a fait tout ce qu'elle pouvait pour le retenir, mais sans y parvenir.
Le manteau s'est envolé par dessus les étoiles !
Le tissu était si léger qu'il n'est jamais retombé sur la terre.
Il vole depuis, et danse au gré du vent.
Parfois, il passe devant la tête de Rêve, la cachant un peu, ou tout à fait.
Á son retour la fillette a raconté comment le vent n'avait pas permis de coudre le manteau.
Elle était si désolée !
Tous avaient compris que Rêve ne serait plus jamais comme avant, ce qui emplissait la terre de tristesse.
C'est à ce moment qu'ils ont choisi deux noms pour Rêve qui ne serait plus un seul être merveilleux.
Ils ont appelé la tête toute ronde "Lune", car ce mot est doux comme les cheveux d'un enfant.
Ils ont appelé le manteau aux reflets changeants Ciel, car ce mot pétille comme les yeux des enfants.
Mais là-haut si Rêve n'était plus l'être merveilleux attendu chaque nuit, il était bien vivant et touché de la peine de ceux qui avaient voulu lui rendre son aspect.
Ciel danse depuis sur le vent et balaye souvent les étoiles leur enlevant quelques éclats qui tombent et se brisent sur Lune.
-Les éclats d'étoiles sont les mots ?
-Ce sont eux. Lune les trouve si jolis, mais les lettres se séparent et s'éparpillent,
alors elle veut chaque fois les recoller et les remettre à leurs places pour que les mots retrouvent leur beauté.
-Mais c'est toi qui répare les mots ? Comment ils arrivent dans le grand sac dans notre maison sur la colline ?
-J'ai gardé l'échelle de tiges des fleurs, et depuis la nuit où le vent avait fait s'envoler Ciel, je rends visite à Lune.
Ensemble nous avons souvent parlé de Rêve quand il glissait sur la terre, et Lune m'a dit qu'elle a eu envie d'offrir encore un peu des images qui donnaient le sourire.
Depuis elle me donne toutes les lettres arrivées jusqu'à elle pour refaire les mots. Je les descends dans le sac dont l'étoffe est tissée dans ses reflets.
Quand vous dormez, paisibles dans vos petits lits, je vais dans le grenier et recolle toutes les lettres.
Les mots refaits je les accroche ensemble en une longue guirlande, ensuite, je remonte sur l'échelle de tiges des fleurs et donne les mots à Lune.
Ciel vient alors et emporte la guirlande de mots, il la fait danser au-dessus de la terre mais tout le monde ne peut la voir, il faut des yeux magiques...
C'est à ce moment là qu'il passe devant Lune et la cache un peu parfois, ou tout à fait.
-Qui a des yeux magiques Maman ?
-Ceux qui partagent.
Article ajouté le 2008-02-12 , consulté 369 foisCommentaires
sara do site : terragalice.blog4ever.com/blog/index-45469.html | le 05/03/2008 à 20:47:04
Magnifique... plaisir à lire et plonger dans les mots. Bravo !
sara
lafaucheuse site : apreslamort.blog4ever.com/blog/index-179133.html | le 04/03/2008 à 22:40:44
Bonjour Istina,
Ce site est un vrai moment de bonheur et de détente. Bravo pour sa conception, toute en douceur et romantique. Les bébés sont cocuhés, mais dès demain ils profiteront de cette jolie histoire des lettres de la lune.
Merci!!!
chris l'aquarelliste site : aquarelletvoyage.sliceblog.com | le 02/03/2008 à 09:27:34
Bonjour Istina! Un prénom qui me fait penser aux femmes de la Baltique....
"J'ai demandé à la lune" ( sur un air d'Indochine!) qui avait conçu ce joli conte :
Une personne qui sait se promener sur le chemin des mots, et transmettre leur subtile parfum avec la musique qu'ils racontent...
Merci infiniment de ton passage qui restera indélébile!
Catherine Roemer/weinberg site : weinberg.blog4ever.com | le 26/02/2008 à 13:27:48
Re-bonjour Istina
Que ce conte aux lutins est magnifique et enchanteur.
1000 bravo.
Amitiés
catherine
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