Josepha

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Fantasy in C Major Opus 15 D.760 "Wanderer" - Adagio, Franz Peter Schubert


Un jour de souffle trop court, Josepha, qui avait vu passé cinquante printemps,
étendait sa transparence sur le bleu nattier du sofa de sa chambre, les yeux posés sur les veines d'un marbre décorant une cheminée inutile.
Elle dessinait un imaginaire sur le manteau aux écorchures grises, en forçant l'air

à lui donner une énergie.
Chaque geste eut trop coûté.
Seules, les couleurs qu'elle inventait, lui donnaient le sentiment d'être animée.

Ce jour-là, un petit claquement se fit entendre et la sortit des songes éveillés.
Laissant les veines d'anthracite du marbre, elle tourna la tête, attirée par un coin du plafond d'où semblait venir le bruit.
Elle ne vit rien, entendit seulement des craquements et cliquetis irréguliers, entrecoupés de silences profonds.

Une pause, plus longue que les autres, la ramena à ses couleurs intérieures.
En songe, elle peignait le ciel qu'elle ne pouvait pas voir par sa fenêtre encadrée de lourds rideaux de lin beige. L'étoffe, nouée de rubans de satin aux teintes ivoirines, tombait en vagues sur le parquet trop souvent ciré.
La lumière s'imposait à travers le pan central de dentelle épaisse, crochetée dans un fil qui avait dû être blanc, les franges s'écrasaient mollement sur le bois sombre du plancher.
L'odeur de la cire était douce à Josepha. Elle se sentait apaisée dans ce décor d'une autre époque, et rien ne lui eut fait demander qu'il changeât.
Le vacarme de la rue lui arrivait assourdi, elle l'oubliait…

Tout à coup, un nouveau bruit sec, suivi d'autres encore, la rendit davantage attentive.
Alors qu'elle prenait, depuis longtemps, les détails sonores et visuels inattendus avec passivité, à cet instant, elle se sentait curieuse « Qui gratte ainsi dans ma maison ? »
Un sourire amusé transforma sa pâleur éburnée en aquarelle lumineuse.
« Quoi ? Qui ? » souffla-t-elle en levant la tête.
Josepha trompait sa solitude et l'étouffement ainsi, par quelques brins d'humour à peine perceptible sur son visage.

Son esprit repartit en vagabondage coloré, quand, ce qu'elle n'imaginait pas un seul instant arriva : une petite voix, venant du coin au bruit, émit quelques mots.
Elle ne comprit pas ce qu'elle entendait et, inquiète, se demanda si après son corps, son esprit ne commençait pas à la lâcher aussi.

Elle voulu penser à autre chose, se convaincant que ce n'était rien, ou un effet de sa lente asphyxie, mais la voix se fit plus claire et les paroles, petit à petit, devinrent nettement audibles :
« Josepha, je viens pour toi ! »

Incrédule, Josepha fut en proie à un moment de panique « Je perds la tête, c'est sûr ! » dit-elle d'une voix qu'elle n'aurait pensé avoir si forte.
« Non, Josepha, tu ne délires pas, j'existe, et je viens pour toi… »
Les mots se perdirent dans les murs de la chambre…

Josepha resta muette de longues minutes, partagée entre croire que la magie était, que quelqu'un se trouvait derrière sa porte, ou que la folie commençait à se nourrir de son cerveau.

Son silence, empli d'interrogations, se lia à celui de la voix.
Un sentiment de vide s'empara alors d'elle…
Elle eut envie de lâcher prise à ses craintes, folie ou réalité, que cela pouvait-il faire ?
Elle n'était plus tout à fait vivante, qu'elle importance, alors, de croire à un mirage ?
Et, si son cerveau devenait simplement hyperactif, à l'approche du tombeau ?
« Mes derniers instants seraient-ils peut-être adoucis en admettant une réalité impossible ? »
Suis-je en train de mourir ? » cria-t-elle soudain de toutes ses forces.
Un profond silence lui répondit, un de plus…

Josepha s'épuisa à vouloir comprendre ce qui arrivait, et cet autre soupir dans les bruits et la voix l'angoissa. Elle se dit qu'il n'y avait sûrement rien ni personne, et que c'était dommage.

Deux heures passèrent où plus rien ne vint attirer l'attention…
Josepha s'assoupit.

Á son réveil, la nuit était tombée, la pénombre envahissait la chambre. Seul un peu de clarté de lune venait de la fenêtre. Josepha eut froid, elle trembla. Elle attrapa la couverture multicolore, dont un pan seulement était sur le sofa, s'en entoura péniblement, et ne bougea plus, attendant qu'un semblant de chaleur revienne.

Un peu plus tard, elle ne tremblait plus, elle se sentit bien malgré son souffle trop court.
Ses longs cheveux s'étalaient sur les coussins de velours cramoisi, comme une coulée magique de lave argentée.
Quelques boucles caressaient ses épaules que la couverture ne cachait pas.

Elle tourna la tête vers la cheminée et son manteau gris pour reprendre ses voyages imaginaires, lorsque ses yeux rencontrèrent une petite forme grise qui bougeait et paraissait se débattre dans une de ses longues mèches de cheveux.
Elle n'avait pas sursauté.
Elle était retombée dans son indifférence des choses.

Brin d'asphalte après brin d'argent, Josepha vit lentement se dégager de sa chevelure un petit être. L'indifférence ne tint pas. Son cœur accéléra, ses tempes me mirent à taper, une goutte de sueur apparut à son front…

Mais, tout à fait découvert, l'être qui la fixait n'avait rien d'effrayant, et Josepha s'amusa de sa peur, elle riota.
«Une souris ! Voilà une compagnie que je n'attendais pas ! » Josepha bénit le jour où le chat avait décidé d'aller parcourir la campagne.
Elle se dit aussi qu'il se passait bien des choses depuis la veille, anodines peut-être, mais divertissantes tout de même !

Elle regarda longuement les deux perles noires qui brillaient, les yeux de l'intruse saillaient et paraissaient l'observer craintivement. Le pelage du petit animal semblait de soie, lisse et moiré, Josepha le trouva beau, elle ne se lassait pas de le regarder.

« Tu vois, j'existe, et je suis venue pour toi… »

Cette fois, Josepha bondit, une force venue du plus loin de ses années d'enfance lui permit de se redresser d'un coup, et elle se retrouva à genoux sur le plancher, les mains crispées sur le bord du sofa.
Aucun mot ne sortit de sa bouche, aucune pensée n'effleura son esprit. Elle était figée devant cet être gesticulant qui parlait, elle ne voulait pas l'entendre ! « Non, c'est impossible ! » hoqueta-t-elle, quand, la souris se mit à galoper vers elle et vint se dresser si près de son visage que Josepha crut être effleurée.

« N'aies de craintes que tes certitudes, Josepha, je te parle, comme tout animal, et toute plante pourraient le faire. Balivernes que de croire l'homme supérieur en esprit, en rire, et en parole !
Ce qui est nouveau est que tu m'entendes, pas que je parle ! 
Crois-moi, la folie ne te gagne pas, bien au contraire ! Tes voyages intérieurs t'ont menée à moi, et c'est moi qui approche car je sais que tu peux entendre. Tu sais le monde en l'ayant quitté, ton corps reclus à ouvert ton esprit. Je sais tes pensers, tes doutes, tes combats, je les ai entendus. Je suis venue pour toi, pour te dire…Mais reviens sur le sofa, installe-toi, laisse-moi me glisser près de ton oreille, et écoute… »

Josepha, encore haletante, abandonna malgré tout ses craintes, puisque la fin, sans doute, s'annonçait pour elle, elle accepta ce qui se passait.
Elle s'allongea à nouveau. Une larme coula. La petite souris grimpa sur le coussin, et s'assit dans une mèche argentée de la chevelure de Josepha. L'animal doué eut une larme aussi.

La souris parla :
« Je pleure comme toi, Josepha, j'ai tes sentiments. Ta tristesse est la mienne, ma joie sera tienne si tu entends ce que je suis venue te dire. Tu es loin de ta fin, tu n'as pas parcouru la moitié de ta route. Ton souffle n'est pas court de manque de vie, mais de conscience du monde bien plus merveilleux que rêvé. Ne refuse pas la magie qu'on dit irréalité, les possibles sont plus nombreux que les raisons de ne pas croire »

« Apprends-moi petit être, dis-moi le merveilleux que j'ignore » Josepha s'était tournée et une main posée délicatement près de la souris, elle écoutait. Elle avait le sentiment d'aucune volonté en elle, et ressentait un bien-être incroyable. L'air emplissait ses poumons naturellement, plus de peine qui essouffle, la fatigue avait fui.

« Il y a à travers l'univers, mille découvertes futures. Elles portent des noms qu'aucun homme ne saurait encore prononcer. Chacune est liée à mille autres, et celles-ci encore à mille autres…Ainsi, pour la nuit des temps, les hommes pourront s'occuper et s'enorgueillir à chaque trouvaille. Certains, les plus doués d'intelligence peut-être, ou les plus curieux, travailleront à définir le comment est-ce possible et l'utilité qu'ils en tireront.
Mais le merveilleux n'est pas là, pas dans ces découvertes »
La souris fit une pause et caressa la main de Josepha « Pourquoi m'en parles-tu alors ? » dit celle-ci.

« Parce que c'est ce qui paraît le plus important aux hommes, ces découvertes…
Enfin, je ne veux pas te les décrire, ce sont des jouets pour les chats !
Ce dont je veux te parler, est déjà en toi : la magie » Á ces mots de la souris, Josepha étouffa un rire et dit « Magie ? Voilà que tu dis que je suis sorcière ! Tu m'amuses, petite chose grise, et c'est toi qui a le merveilleux en toi ! Vois comme je suis bien, je respire enfin ! En moi, n'est que le bonheur d'avoir une compagnie qui sache si bien parler ! »

« Voilà ! La magie est tienne, ma joie est ton bonheur, ta vie reprends par mes mots.
Tu croyais t'éteindre, c'est pourquoi tu as ouvert la porte vers la chose essentielle aux êtres vivants : croire à l'impossible appris »

La souris contempla le visage souriant de Josepha, puis, elle se glissa sous sa main et s'endormit.

Cinquante autres printemps passèrent, dont Josepha fit de un tourbillon de fleurs de son jardin. Sur son épaule, ne la quittant jamais, la petite souris grise et sa philosophie.



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Article ajouté le 2008-01-20 , consulté 178 fois

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