La bonde
La bonde a craqué, il a parlé.
Mon grand, mon bébé, mon Petit veut retourner en Russie.
Il veut sa maîtresse là-bas, il l'aime et nous lui avons prise.
Une erreur a amené les paroles, un secret sur un papier découvert par son papa, blême d'avoir lu.
D'une voix roque il l'appelle: "Viens ici"
Voyant Papa debout immobile le secret à la main, les larmes ont jailli tels les plus grands torrents dans ses yeux.
Entre deux hauts le cœur, mon Petit a gémi…
"Ce sont mes secrets".
Il a des secrets, tout petits qu'il écrit sur quelques feuilles qui volent et se cachent dans sa chambre, mais celui-là s'est laissé voir, pourquoi, pour qui, parce qu'il fallait bien…
Il a écrit les mots qui lui ont semblé les plus durs.
Mes cadeaux de sa misère, sa haine pour moi.
Papa n'a rien dit, il s'est mis dans l'ombre, et doucement j'ai parlé.
J'ai dit que personne sur terre ne peut imposer l'amour, nul ne peut obliger une pensée, s'il existe des endroits de liberté, deux seuls sont intouchables : le cœur et l'esprit.
Mon grand sait depuis longtemps, c'est une chose que je lui ai apprise et celle qu'il a entendue.
Mes mots comme des marches ce soir l'ont aidé à nous guider vers sa douleur :
Les souvenirs ne sont plus les merveilles de Russie, ce sont les violences faites à un enfant et parmi les coups, les mépris, les injustices et le dégoût des surveillantes envers lui, pauvre enfant traité comme un autre, il y avait la maîtresse d'école.
Il l'aime et hurle le manque de sa douce présence.
Comme une goutte de pluie bénie dans les eaux noires d'un fleuve de souffrance.
Je me souviens des deux surveillantes bienveillantes qui étaient là pendant le goûter d'adieux à l'orphelinat.
Il se souvient d'elles et d'autres encore, mais avant…
Pas de fruits inconnus, pas de biscuit donnés, et la violence ordinaire, simplement.
Mon lutin joyeux, dont je connais le sourire de façade et les larmes de circonstance, sanglote ses malheurs et sa solitude.
Là-bas, d'autres avaient des visites, en quatre ans lui en a eu une, des gens qui ne parlaient pas russe.
Il avait déjà raconté les fonctionnements de l'orphelinat dans leur normalité, ses références.
Jamais il n'avait touché à son doux souvenir de la maîtresse d'école.
S'il veut retourner en Russie c'est parce qu'il sait qu'elle vit là-bas.
Il ne veut plus de la vie maudite qu'il avait, il veut seulement retrouver sa maîtresse.
L'école en Russie, le reste ici.
Il m'a dit qu'il n'aime personne d'autre, puis qu'il aime son frère maintenant aussi, et qu'il ne sait pas ce que veut dire aimer.
Il dit encore qu'il ne veut aimer personne, ne veut pas qu'on l'aime, mais que ce mot ne veut rien dire pour lui.
Et il parle encore.
Là-bas, les enfants pouvaient se battre, la violence entre eux était permise.
Que les plus forts s'en sortent.
Il suffoque 'Maman, pourquoi ils font ça aux enfants ?' et il se tait.
Il a des choses dans sa tête qui lui reviennent tout le temps.
Chaque minute est pleine de certaines paroles, il voudrait me dire, et ne veut pas.
Alors le plus doucement du monde je ai lui dit que si j'ai entendu qu'il ne m'aime pas, accueilli son cœur et ses pensées en lui disant que je l'aime, il peut dire aussi ce qui est trop lourd, car je l'aiderai à le porter.
Il pleure, son visage se fige et les mots arrivent...
Dans sa tête, sans répit, ce sont des mots de guerre qui reviennent, les surveillantes ne parlaient que de ça.
Les livres disaient les morts, les images accompagnaient les mots.
Chaque jour était un monde d'horreurs dites, de demandes de dessins en relation…
Aujourd'hui rien ne sort de sa tête, il vit avec un flot de paroles et d'images qui le brisent.
Sa maîtresse d'école était l'île le sauvant du naufrage.
'Maman, pourquoi…'
Maintenant, mon Petit dit qu'il veut un baiser sur le front pour pouvoir dormir, et que c'est doux comme un papillon, que mes baisers sont beaux comme un coucher de soleil, qu'ils sont les petites fleurs des champs.
'Maman, je suis content d'être ici, dans cette famille, je suis heureux d'avoir cette famille, et plus jamais je ne veux retourner en Russie'
© Texte protégé
Article ajouté le 2007-12-08 , consulté 92 foisCommentaires
Liens
Voir les articles de la catégorie " Remous "Retour aux articles