La révélation de Leonard

"Voilà une heure que j'attends. La nuit est proche et ma patience s'épuise.
Il m'a promis un nouveau fauteuil, confortable, où je puisse m'étendre sans avoir à me contorsionner.
Rudy est gentil, il me gâte, je suis sûr que cette fois encore je ne serais pas déçu.
Tous ses cadeaux ont été des merveilles pour moi.
Je me souviens de la couverture qu'il avait choisie pour cacher la laideur de mon vieux fauteuil, si chaude, si douce, d'un joli bleu azur.

Nastia aussi me dorlote.
Ma tendre Nastia, elle me soigne, cuisine pour moi, avec une telle recherche, que j'en salive à la seule idée de la voir s'approcher des fourneaux.
Quel bonheur de vivre avec eux !

 

Mais que fait-il ? Il fait nuit maintenant, et je n'entends pas le moindre ronronnement de moteur...
Dans la maison, rien ne bouge non plus. Je n'aime pas ce silence ! 
D'habitude le bruit des casseroles me dit qu'il est temps de rentrer du jardin, mais jamais ce n'est à la nuit tombée !
Ce n'est pas normal, il faut que j'aille voir ce qui se passe !

Elle n'est pas dans sa cuisine.
Nastia n'est pas dans la buanderie, dans leur chambre non plus.
Je refais un tour pour vérifier...la maison est vide !


Mais où est-elle ?
Elle n'est pas là…Je ne supporte pas la solitude, elle le sait pourtant ! Je pleure, je hurle, et personne ne m'entend !

Qui m'aime, ici ? Qui a assez d'empathie pour ne pas m'oublier ? Ce n'est pas Nastia, ni Rudy !
Je suis sûr qu'il aura oublié mon cadeau, je n'aurai jamais de nouveau fauteuil.
C'est injuste ! Moi qui fais tout pour eux, je veille sur la maison, sur Nastia…Je les écoute toujours avec patience, bien que leurs propos soient incompréhensibles. Comme on dit, ils me hérissent le poil !
Je vais leur faire payer leur indifférence…Ha, ha ! Ils vont être surpris, eux qui me croient indolent, hypersomniaque, fainéant, je vais leur prouver le contraire !"

"Rudy ?" Nastia vient d'apparaître dans l'escalier de la grande maison où ils vivent, dans le calme, depuis plus de trente ans.
"J'apporte le cadeau de la momie, ça va lui plaire, regarde !"  Rudy traîne un lourd paquet qu'il monte dans le salon. Nastia se joint à lui pour l'aider à déballer l'objet.
Alors que l'enveloppe de papier tombe sur le sol, un craquement se fait entendre, puis un autre.

C'est un bruit qui revient, irrégulier, inhabituel.
Ce n'est pas le plancher qui craque. Ce sont plutôt des choses qui tombent.

Immobiles, ils écoutent. Le silence s'installe à nouveau et, seul, Rudy reprend le déballage.

"Où est-il ?" demande Nastia en quittant la pièce à la recherche de Leonard.
"Sûrement en train de dormir dans un fauteuil, l'as-tu déjà vu faire autre chose ?" ricane Rudy.
Ce n'est pas pour rien qu'il le surnomme la momie…

Soudain, un cri transperce la nuit et arrive jusqu'à Rudy qui lâche le papier et les ficelles.
Il se rue vers la cuisine, d'où il entend Nastia lancer des appels retentissants.
Il se précipite et ne prend pas le temps d'ouvrir la lumière...Dans l'escalier sombre, à peine a-t-il descendu quatre marches, qu'il se prend les pieds dans la couverture bleue de Leonard...

"Mais qu'est-ce que…" Rudy n'a pas le temps de grogner la fin de sa phrase, il plonge, cherche à attraper la rampe, mais sa main ne l'atteint pas.
Il tombe, roule, et s'assomme sur la porte de l'armoire normande qui décore joliment le couloir, séparant la grande salle de séjour de la cuisine. Rudy ne bouge plus !

"Rudy ! Viens voir, tout est sans dessus dessous ! Je suis sûre que c'est Leonard, il a vidé tous les placards, tout est par terre, c'était ça le bruit ! Rudy ? Laisse tomber le cadeau, et viens !" tonne Nastia.


C'est un silence qui lui répond.

Elle sort de la cuisine, à reculons, comme pour emporter la vision du saccage, se tourne et se trouve face à lui, gisant, une jambe dans l'escalier, un bras sous lui, l'autre couvrant son visage.

"Mais qu'est-ce que tu fiches là ? Je n'ai pas le temps pour les blagues" Nastia bougonne et s'énerve, sa voix s'amplifie, elle crie :
"Remue-toi, je n'ai pas envie de rire et tu fais un mauvais numéro de cirque, tu es ridicule !" elle hurle et n'entend pas Rudy qui râle en revenant à lui.
Puis, elle se penche vers son ami qui semble vouloir faire durer la plaisanterie. Elle a envie de l'injurier, mais au moment où les pires mots lui arrivent à l'esprit, elle comprend sa méprise...

Nastia se rend compte qu'il se tord de douleur...
La couverture, prolongeant la jambe de Rudy, dessine un ruban bleu au milieu des marches.

"Qu'est-ce que ça faisait là ?" grommèle-t-il en se soulevant. Il se frotte les tibias, les bras, et pose sa main rugueuse sur l'énorme bosse qui, déjà, bleuit.
"Leonard, c'est lui, encore ! Où est-il d'ailleurs ?" tempête Nastia.

Rudy tend la main vers le haut de l'escalier "Il est dans le salon, écoute-le se vautrer dans le fauteuil, satanée momie !"

Tout d'un coup, Nastia se met à chuchoter "Je suis allée voir Berthe et Gus au village, ceux qui prédisent en regardant les étoiles, mais ils ne font pas que ça"
Rudy écarquille les yeux, il ne voit pas le rapport avec sa chute, et encore moins avec Leonard…

Alors, Nastia lui explique que les deux vieux lui ont donné un secret de nuit, comme ils appellent les conseils qu'ils lisent dans le ciel après le coucher du soleil :

Il faut ajouter un grain de lune dans l'eau de Leonard, ont-ils dit à Nastia, ainsi, une fois qu'il aura bu, il aimera la solitude.

Ils ont troqué un grain de lune contre la promesse des yeux de Leonard quand son heure sera venue.


Rudy rit. Leonard boit. La nuit passe.

Au matin, Leonard soliloque :

"Aujourd'hui, j'étudie l'évolution des graminées. Pour soutenir mes réflexions, je regarde l'herbe pousser, toujours la même, le brin à côté du portail. Je me penche sur ce sujet d'importance car j'en ai des facultés maintenant. On me les a données hier, et ce cadeau vaut plus qu'un fauteuil ! Mais, ces facultés, ils font les mêmes pour les hommes ?

J'apprécierais tant que Rudy et Nastia puissent converser avec moi, Leonard, le chien"



© 5 Octobre 2007 - N° 5H2717A - Texte protégé.
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Article ajouté le 2007-11-23 , consulté 160 fois

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