Les réparateurs

Derrière Belletruffe et Fierpou, quelques copains au grand cœur suivent en bande.
Ils se réunissent souvent.
Ils parlent du monde, de la façon dont ils le feraient tourner, s’ils pouvaient se mêler un peu de la chose.
Ils parlent tant fort, que ceux à qui ils s’adressent, pour expliquer les magnifiques inventions dont ils sont les auteurs, n’entendent que bavardages inconséquents.
Ils insistent pourtant, ils déclament, ils savent comment faire tourner le monde, le moteur de l’horloge ne s’arrêtera pas, elle ne perdra pas de minutes, n’avancera jamais, tout sera parfait, au mieux et intelligemment fait ! Martèlent-ils.
Ils ont toutes sortes de manivelles qui s’adapteront à chaque bout de vilebrequin, aucun piston de saurait résister, ça va rouler ! Répètent-ils.
Voilà de grands diseurs qui inquiètent un moment, mais ne sauraient vendre leur invention, les maîtres de manège du monde connaissent ce que Belletruffe, Fierpou et leurs copains n’imaginent pas.
Les aiguilles nombreuses avancent, régulières, à un rythme convenu. Ils savent que le vent peut les troubler, parfois même les casser, et comment les protéger et les réparer. Ho, bien souvent le mécanisme déraille, les réparations ne suffisant pas à relancer la régularité de la machine.
Le moteur est sensible, capricieux aussi. Eux le savent. Il y a tant de rouages entre toutes les pièces de l’horloge antédiluvienne, mais elle a passé le temps, ils ont tenus. Quand l’un d’eux se grippe, les maîtres de manège connaissent celui qui le remplacera au mieux, le temps d’huiler la pièce et de la replacer.
Ils font au moins ce qu’il faut pour ne pas empirer les choses, enfin ils essayent, en tous cas ils le disent.
C’est injuste, de bonnes idées gâchées, des outils innovants inconsidérés, comme ça, parce que ça n’émane pas des têtes des maîtres de manège du monde !
La compagnie des copains inventeurs causeurs est déçue.
Alors, ils se réunissent encore, pour parler de leur déception, et de comment se présenter mieux, gagner la confiance, l’admiration même, pourquoi pas. Ils ont trouvé la méthode infaillible, il faut changer les rouages, les aiguilles, l’horloge même !
Il faut user des manivelles, ils vont prouver que ça fonctionne, et bien mieux qu’avant !
Les heures défilent, les soirées passent, les copains, derrière Belletruffe et Fierpou, se mobilisent.
Ils ont repéré un rouage dont le rythme est rompu, et que personne ne semble remarquer. Il est évident que les maîtres de manège du monde ne sont pas à leur tâche !
La compagnie des inventeurs causeurs va réparer ça, la reconnaissance sera infinie et, enfin, ils seront entendus.
Ils se feront sûrement embaucher d’ailleurs, ils ont le talent, l’intelligence, et de surcroît l’audace qui manque aux maîtres de manège !
En avant !
Voilà la compagnie des copains, Belletruffe et Fierpou en tête, qui retrousse les manches, chausse les godillots, quelques assouplissements ne sont pas nécessaires, ils savent exactement ce qu’il faut faire sans se rompre les os, le cou, ou se froisser les muscles. L’ouvrage peut être grand, ils sont solides et décidés.
Devant le rouage abîmé, les copains s’affairent. Ils n’ont pas à réfléchir longtemps, il faut démonter tout ça, et changer les pièces trop vieilles par celles qu’ils ont tournées eux-mêmes dans un métal brillant.
Que ça fonctionne bien certes, mais que ça rutile aussi, il faut que l’œuvre soit connue, et reconnue, ce sera la preuve qu’il ne faut pas jeter les idées et les inventions avant de les avoir essayer.
Transformés en mécaniciens, la boîte à outils posée au sol, un tournevis passe de main en main, puis une clé, un pied de biche…Ils ne sont pas des amateurs, ils ont prévus de s’adapter et de changer d’outil en cours de manœuvre !
Un grincement se fait entendre, une première vis tombe, « on tient le bon bout, les gars » souffle Belletruffe, « dans moins de deux heures, tout sera fini, et nous pourrons fêter notre réussite ! » ajoute-t-il, fier et satisfait. Il complimente aussi, quelle bonne équipe forment-ils, les bons outils lui arrivent dans la main à la plus grande vitesse, à peine a-t-il besoin de les demander !
Un craquement survient, léger, le rouage est en train de céder, la place va être bientôt faite pour insérer leur création. Dès que ce sera fait, en mettant tous une main sur la manivelle, dans un effort commun, ils lanceront le moteur, et l’horloge repartira, régulière.
Le rouage est tombé ! Vite, mettons le nôtre, et finissons l’ouvrage ! Fierpou a pris la parole, tout heureux, il chantonne, sautille, d’un pied sur l’autre, il affirme que la victoire est proche, bientôt dans le monde tous sauront ce qu’ils ont fait, tous les remercieront, les béniront, ce sera gagné !
L’échange fût fait.
Belletruffe s’approche alors avec la manivelle, la place au bout du vilebrequin, puis, une main après l’autre se pose sur la sienne. Ainsi unis, dans l’action qui arrivent, ils inspirent une goulée d’air, se sourient, et c’est parti !
Un tour, deux tours…Mais que se passe-t-il ?
Un bruit de tonnerre éclate à en faire cesser les cœurs une seconde. Ils n’ont pas le temps de réagir, violemment, la manivelle inverse sa rotation, les projette, ils tombent, roulent, les os se brisent. Ils atterrissent le nez dans la poussière, rebondissent, et retombent sur leurs fondements. Là.
L’aphasie prend la compagnie.
Les copains ahuris regardent s’effondrer leur rouage qui entraîne d’autres pièces du mécanisme. Des aiguilles, des vis, des écrous, des bouts de ferrailles dont personne ne connaît l’utilité, des morceaux ternes de métal sortent de nulle part et s’écrasent à leurs pieds.
Un grand fracas retentit, et plus rien.

Belletruffe, Fierpou, et leurs copains voulaient améliorer les choses, mais ils ne savaient pas que les pièces du moteur de l’horloge du monde est faite d’un alliage particulier qui ne peut se frotter à nul autre.
Ils ne savaient pas qu’autour du gigantesque mécanisme, un champ magnétique assurait la cohésion de l’ensemble, qu’en apportant un élément d’un alliage nouveau, si rutilant soit-il, ils rompaient l’équilibre déjà instable de la machine.

© 29 Octobre 2007 - n° 5H2747A - Texte déposé.
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Article ajouté le 2007-11-23 , consulté 91 fois

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