Confusion des sentiments

Il y a un soleil de plomb, et pour qui n'est pas né ici, ses rayons lourds brûlent la peau plus qu'ils ne la bronzent.

Le silence et la lumière entourent une maison solitaire de pierres blanches. Les volets, entrebâillés, peignent leur présence aux couleurs des lavandes.
Un vélo, un râteau, sont appuyés au mur. Il y a un seau près d'un puits sans âge, un tuyau aussi, qui serpente entre les bouquets de thym et se perd sous les rosiers. Un ballon, rouge et jaune, apparaît sous les feuilles d'une capucine rampant le long des murs de pierres. Tout dans le jardin attend les heures moins chaudes et que quelqu'un sorte de la maison.

Neuf compagnons vivent ici, dans la presque entente.
Chacun a ses secrets. Chacun haït, ou tremble, ou pleure, ou geint, ou suffoque, ou blêmît, ou tressaute, ou crie, ou grimace, qui pour un mot, qui pour une image, un geste, une odeur...
Chacun a ses misères, et chacun s'en arrange, et s'arrange avec celles des autres.

Ces neuf là, partagent.

De brioches en pains d'épices, le régal de chacun plaît aux autres, c'est ainsi que tout est fait.
Et si parfois l'un d'entre eux fait une moue devant les biscuits, la tourte, les pommes compotées, ou les caramels au beurre salé, ce n'est jamais le même, et il goûte malgré tout. S'il en avait la nausée, le plat ne serait pas préparé. Jamais n'est proposé de quoi imposer le jeûne.
Mais il faudrait être bien difficile pour garder le ventre creux devant une table aussi riche que celle de ceux vivant là !
Sur la question du goût certes, mais au-delà des papilles délicates, quand la fleur d'oranger, ou le miel, ou les noix, ou les fruits, ou le chocolat, promet un malaise, jamais le délice pour certain ne vient inquiéter celui, même unique, qui en serait troublé.

Tout ainsi s'accorde à chacun, au mieux, ou au moins inconfortable dans cette communauté.
A la nouveauté apportée par l'un d'eux, sans plébiscite tant c'est de l'impossible, l'acceptation se fait dans la certification du supportable.

Un jour, les rideaux bleus trop usés ont dus être changés.
La couleur des nouveaux s'est tirée d'une pioche dans un pot sans vert, puisque parmi les compagnons, Rouslan se prend de migraines à la vue de la lumière transperçant le tissu teinté à la ressemblance des feuilles dans la nature au printemps.
C'est bien compliqué en apparence ce respect des malheurs intérieurs de chacun, mais fort simple à concevoir pourtant.

Il y a des temps, Rouslan a perdu un œil en courant dans les bois. Une branche, telle une agressive pointe, s'est fichée dans son orbite gauche. La lumière trop vive éclatant à travers le feuillage l'avait rendu invisible. Trop vite, trop joyeux, dans sa course sylvestre, il a cru que la foudre le traversait de l'œil aux talons !
Longtemps, il a senti la résonance de son mal.
Si son regard a changé ce n'est pas du manque de son œil, mais de l'empreinte douloureuse d'une atmosphère d'après-midi sous les frondaisons.
Il veut voir maintenant, tout voir, exige le détail, refuse l'à peu près et la pénombre. Il fuit les rayons qui se tamisent et les éclats qui éblouissent. Rouslan craint les verts transparents et les incertitudes.
Une branche un jour l'a blessé. Un jour elle a changé son but. Depuis, il cherche dans le chemin à en oublier sa destination.

D'autres encore se détournent, tels Rouslan. Comme cette autre, Zora, évitant l'ombre, pesante à ses épaules meurtries du poids de nuits imposées.

Dans le jardin de son père il y avait un puits sans margelle. Entre un rosier, aux fleurs enivrantes de parfum et de couleurs, et un sureau sombre répandant son ombre bienfaisante. Par les jours brûlants d'Août, un piège était comme tendu, l'ouverture du puits se perdait dans l'herbe sèche et haute.
Zora est tombée en suivant sa balle.
Trois jours peut-être tels d'interminables nuits, elle a cherché une lueur. Mais le puits, ainsi qu'un labyrinthe vertical, coupait le chemin aux rayons du soleil.
Elle a voulu escalader les parois noires dans les ténèbres, car en montant on arrive toujours au ciel et ses lumières. Mais la pierre glissante, comme polie longtemps par un patient lapidaire, ne lui donnait aucune prise secourable.

Un jour, un orage d'apocalypse, ouvrant en violence les vannes des gros nuages lourds de la promesse d'un déluge, a jeté toute l'eau du ciel dans le puits profond comme l'éternité.
Les tourbillons d'eau avalée ont bousculé, malmené Zora, mais l'ont ramenée à la surface.
Echouée près du puits sans margelle, dans l'herbe haute et noyée, elle a ouvert les yeux sur un ciel imposant son cobalt balayé d'alizarine.
Le peintre du temps avait retrouvé sa palette.
La remontée du labyrinthe s'est nourrie de coups, les meurtrissures sont restées longtemps marquées sur sa peau avant de trouver le coffre de ses souvenirs, pour s'y ajouter.
Bien rangés là, les coups s'oublient.
Mais depuis c'est l'ombre qu'elle fuit. Dès que le jour annonce son repos, Zora s'approche des bûches pour entretenir le feu et son éclat.

Chacun vit bien ici.
Tout ce qui fait les différences invisibles est respecté. Nul n'est gêné que les rideaux ne soient pas verts, nul n'éteint les lumières dans les moments partagés, et d'autres choses encore tissées dans une convention. Tranquilles et heureux, les neuf compagnons vivent et explorent tout ce qui ne les blesse pas.

Ils ont des jeux, comme d'autres, partagés, devenus habitudes, des rituels donnant des points de repères où chacun s'attache et se reconnaît.

Un matin, quelques coups secs à la porte de la maison annoncent une visite.
Noémie vient pour être la dixième. Elle espère.
On lui a dit que ce qu'elle ne peut aimer ne se trouve pas là, car ceux qui habitent ici ont fait le tour des blessures du monde.
C'est un asile, même si dans cette maison, comme dans le monde, s'imposent des moments d'ennui et d'inconfort.

Mais l'ennui est rare, car les compagnons jouent souvent, et ils ne sauraient plus dire si leurs divertissements s'inscrivent dans leurs règles ou leurs habitudes.
L'inconfort est supportable quand il s'installe chez l'un d'eux. Ici, aucun n'a jamais bu l'amer à soulever le cœur.

Noémie, confiante, songe qu'elle a peu de risques, d'habitude, de heurter la souffrance dans sa chemise.
De souffrance elle n'a pas, dit-elle.
Mais comme tous, elle trouve du désagréable parfois où les autres apprécient l'instant, rien en tous cas de bien terrible. Dans la maison aux pierres blanches, elle sait qu'elle touchera le bonheur, parfait et facile.

Les neufs compagnons accueillent.
Sans rien changer, car tout les possibles sont envisagés depuis longtemps, Noémie va vivre là, et, demain matin la brioche se parfumera des fruits des confitures de l'été.

Un, deux, trois jours passent dans la maison, et dans chaque, se fait un jeu connu.
La dixième journée depuis l'arrivée de Noémie décline. Les lampes brillent d'un éclat surnaturel, comme chacun des soirs dans la maison de pierres blanches aux volets clos.
Le bois est mis dans l'âtre, peu importe la saison puisque l'intérêt n'est pas la chaleur. Le feu entre en scène, ce soir c'est la flamme qui divertit.
Dix tabourets confortables, gonflants dans leur velours de coton, dessinent un arc de cercle devant la cheminée.

Par ordre d'arrivée dans la maison chacun doit se lever pour attiser les langues incendiaires caressant les bûches sacrifiées.
Cela se passe.
La cheminée est grande et le feu s'égare le temps d'une heure.
Chacun, à tour de rôle, prend le tisonnier et tous font monter une flamme plus haut que les autres.
Confiante et nouvelle, encore novice aux jeux pratiqués ici, Noémie réussit tout autant, mais sans réduire le mérite, le geste est simple et le feu docile.
Vient le moment de nourrir l'immense cheminée à la mesure de son ventre.
Le tronc d'un chêne rouge est le plat de résistance de la gueule brûlante et gourmande.
Chacun des dix attise encore.
Noémie recule devant les flammes insolentes faisant gronder violemment l'air qui se consume.
A son timide coup de tisonnier le feu hurle, si fort qu'elle saute en arrière sans précaution. C'est le derrière entre les tabourets, loin du sien, qu'elle se retrouve au sol accompagnée des rires moqueurs des autres !
Elle rit aussi alors, et dit la surprise qui l'a projetée.
Tous rient, de longues minutes, puisque Noémie le dit, tout va, et c'est bien.

Le vrai jeu commence.
N'allez pas croire que tout s'arrête là, ce serait vide, et le rire se lierait trop aux éventualités de maladresses.
Dans ce jeu, chacun doit regarder au plus près les flammes et tendre une main nue pour se faire goûter la peau par le feu.
Il suffit de mettre son cœur au bon rythme et si d'aventure un duvet existe, il serait roussi, sans plus, et encore.
Vu des tabourets la main plonge dans le brasier, mais vu des chenets, du chemin reste à parcourir pour risquer de rôtir.
Et puis, aucun n'est tenté par une sanctification, ni même une béatification. Le jeu ne vaudrait pas la chandelle qui l'anime.

Le jeu continue.
Les mains retournent à la pénombre, saines et sans trembler.
Noémie secoue quelques minutes encore ses épaules dans un rire qui s'étouffe et revient comme la marée qui n'existe pas ici : le pays sans mer vit la lune seulement comme un aimant à papillon.

Il faut, maintenant, tenir les yeux sur la lumière du feu, le sonder du regard, se plonger dans la profondeur de ses couleurs, de toute son âme devenir flamme, être le feu, et le prouver.
Rouslan excelle dans l'art.
Zora suit, et s'exécute de belle manière. Elle fixe à son tour la danse du feu et son visage rougit sans s'approcher du foyer.
Neuf passent ainsi et dansent avec et dans le feu. Une transe les emporte !
Si l'un hésite, les autres le poussent et tiennent sa tête dans l'axe de l'âtre, ils forcent son regard à tenir et les yeux à rester ouverts sans ciller. C'est la difficulté, ne pas fermer les paupières pour chercher un repos, point de pause dans les minutes avec l'élément dévoreurs d'écorces et d'aubiers.

Mais Noémie demande à sortir, pas longtemps, juste un instant avant son tour. Elle reviendra plus tard et finira elle aussi le jeu, dit-elle. Autour d'elle, tous sont muets d'étonnement durant un court moment, bien court, et clament que cela ne se fait pas, il faut rester dans le jeu, chaque tour ne dure pas, il convient de s'y tenir avant d'aller prendre un peu de fraîcheur ailleurs dans la maison ou son jardin, lui expliquent-ils d'une seule voix. L'intérêt du jeu se perd si tel ou tel autre brise l'ambiance et la chaîne des tours ! Tance Zora.
Noémie ne s'en convainc pas.
Elle tente une insistance qui meurt presque aussitôt dans un flot de paroles qui l'inonde. Elle ne peut pas changer les règles et les habitudes, c'est son tour, elle finit par l'accepter, puisqu'il faut ne pas reporter dans la soirée ou un autre jour la communion avec les flammes.

Noémie se concentre...
Ça va et c'est bien, dit-elle. Avec Rouslan et Zora, tous soupirent de soulagement, la soirée et le jeu ne sont pas gâchés. Le bonheur se partage, il s'entretient aussi, Noémie le comprend bien.

Les yeux de Noémie sont verts, comme les rideaux qui ne s'accrocheront jamais aux fenêtres de la maison solitaire du pays sans mer sous la lune. Ils entrent dans les flammes et cherchent vite une île de repos autour. Malgré elle, ils tournent encore et encore mais les autres s'en rendent compte et lui conseillent de forcer un peu le regard. Tout devient habitude si on donne un peu de soi, un tantinet de volonté et de ténacité, lui souffle Zora. Mais ils comprennent que, débutante dans ce jeu, Noémie ait besoin de temps pour égaler en maîtrise les aguerris.

Alors, dans son désir de vivre là, Noémie se force.
Pourtant, sa tête ne se fixe pas et encore moins ses yeux...
Les autres voient les efforts de Noémie, et décident de l'aider. Le jeu semble moins simple qu'ils ne le pensaient, trop routinier pour eux sans doute. L'un après l'autre, ils s'approchent de Noémie, resserrent autour d'elle le cercle d'amis à leur sens commun depuis si longtemps.
D'une main, Zora vient doucement appuyer sur la joue droite de Noémie, Rouslan pose la sienne sur sa joue gauche. D'autres joueurs pèsent sur ses épaules, enserrent un de ses bras. Ils l'aident tous à trouver un équilibre.
Il faut qu'elle reste droite face aux flammes ! Elle l'est.
Soutenue de mains fermes et de mots susurrés pour nourrir la concentration, Noémie plonge à son tour son regard et son âme dans l'incendie.

Mais elle ne peut communier avec le feu. C'est son âme qui brûle comme une torche embrasée !
La peau de son visage reste blanche comme les pierres de la maison, quand son intérieur est au bûcher.
Son cœur n'est pas dans le rythme de la danse des flammes, il atteint aux frontières de la folie.
S'ils se taisaient tous, ils entendraient les coups anarchiques du viscère qui rôtit.
La peur est entrée dans le ventre de Noémie...
Le feu est en train de l'entraîner dans un monde sans vie...

Que de douleurs sans toucher les agressives langues du brasier !
Que de mots d'appels au secours qui se meurent avant d'avoir affleurer ses lèvres !
Elle a perdu le son de sa voix dans la géhenne réinventée par ceux avec qui elle voulait partager le bonheur.
La chaleur du feu n'existe qu'en elle. Le feu est dans son corps tout entier et son cerveau boue comme dans l'eau d'un thé diabolique...
Elle suffoque, et personne ne le voit.
Elle croit sentir ses larmes enfin arriver, la seule supplique possible pour elle maintenant. Va-t-elle toucher les habitants de la maison de pierres blanches ?
Non, car ils ne les voient pas. Ils trop occupés à contrôler ses mouvements de sursauts qui la feraient reculer trop vite au risque de reproduire un saut sur postérieur qui avait fait rire tout le monde !

Les tempes de Noémie pulsent.
Sa tête, qui bat comme un cœur affolé, lui fait perdre toute sensation de vie dans les membres.
Elle est muette, figée. L'air vient à lui manquer et les mots sans cesse des autres bourdonnent comme un essaim de guêpes guerrières, ils n'ont plus de sens. Elle ne sent plus les mains sur les joues, les épaules, les bras...
Elle ouvre la bouche pour hurler sa souffrance, les morsures du feu l'ont envoyé en enfer...Elle sait qu'il existe, si c'est le but du jeu il peut cesser !

Mais personne ne voit le rictus, ils regardent seulement ses yeux verts et rien autour.
Alors, Noémie crie. C'est un silence qui sort de sa bouche...

Elle sent qu'elle va mourir de ce jeu qui la ramène à des souvenirs de tortures : elle a vu emporter par les flammes quelqu'un qui reste dans son cœur. C'est trop près de la souffrance, qu'elle croyait ne pas avoir, pour supporter ce feu stupide et ses inventeurs.
Les veines de sa tête gonflent, elle sent son sang dans chacune comme un vin bouillant qui ne peut l'enivrer.
Toutes parts d'elle tapent, cognent, son cœur est inaudible dans le vacarme de son corps.
Elle implose !
Elle implorait pourtant...

Noémie s'écroule.

Sur le sol, telle qu'un chiffon hors d'usage, elle souffle encore un peu de vie à son entourage sans étonnement.
Sa poitrine se soulève à peine.

Les autres voient enfin...

Dans un sursaut lilliputien, elle ouvre une dernière fois la bouche, un sourd "pourquoi" arrive.
Les neufs compagnons entendent, et attendent.
Encore un chuchotement d'elle, Noémie, qui s'en va : "pourquoi"

-Parce que c'est ainsi. Sans connaître ta souffrance personne ne peut changer le jeu. Nul n'a le droit de se soustraire aux règles, aux habitudes. Il fallait dire la raison.

Noémie n'est plus dans la maison, ce sont des cendres, là, sur le sol...
Sans émotion, Rouslan ouvre la fenêtre, puis le vent souffle emportant ce qu'il reste de rien. Parce que Noémie n'était rien...
Elle cherchait un refuge sans exposer sa douleur. Elle voulait oublier, et c'est ce qui lui a rappelé si fort, tellement qu'elle n'a pas joué le jeu d'avant.


Volant au dessus des nuages, en particules légères, Noémie vit encore, sans corps. Imaginant de refaire l'histoire aux coups secs sur la porte de la maison.
Elle repartirait avant qu'elle ne s'ouvre, et ne donnerait pas ses souvenirs en pâture. Car les neuf qui vivent là ont des exigences, c'est le prix pour vivre dans la maison solitaire aux pierres blanches et volets teintés des lavandes.

Le parfum des fleurs ne venait pas avec la couleur, c'est pour ça qu'il fallait que Noémie reparte sans demander asile.

 

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Article ajouté le 2007-11-18 , consulté 108 fois

Commentaires


cake site : Cake.blog4ever.com | le 23/01/2008 à 22:41:19
J'aime beaucoup ce récit que je trouve hyper coloré ! Bravo pour votre plume légère et poétique.

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